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Anticancer, Danger et opportunité : Le grand virage

Vous êtes ici : » » Anticancer, Danger et opportunité : Le grand virage ; écrit le: 10 mars 2012 par azza modifié le 2 mars 2015

Anticancer, Danger et opportunité  Le grand virage

Pendant ce temps, je continuais à voir des médecins, à peser le pour et le contre des différents traitements possibles. Ayant finalement opté pour la chirurgie, j’ai cherché un chirurgien qui m’inspire suffisamment confiance pour que je consente à lui livrer mon cerveau. Celui sur lequel mon choix s’est arrêté n’était peut-être pas le meilleur technicien. Mais il m’a semblé être celui qui comprenait le mieux qui j’étais, ce que j’avais vécu. Je sentais qu’il ne me laisserait pas tomber si les choses tournaient mal. Il ne pouvait pas m’opérer tout de suite. Par chance, la tumeur n’était pas, à ce moment-là, dans une phase de croissance rapide. J’ai attendu qu’un créneau se libère dans son emploi du temps. J’ai dû patienter quelques semaines, que j’ai passées à lire à perte de vue des auteurs qui avaient réfléchi sur ce que nous pouvons apprendre de la confrontation avec la mort. J’ai plongé dans les livres que, quelques mois plus tôt, j’aurais remis sur l’étagère en secouant la tête. C’est grâce à Anna, qui adorait les auteurs de son pays d’origine – ainsi qu’à Yalom qui s’y réfère souvent -, que j’ai lu Tolstoï. D’abord La Mort d Ivan Ilitch puis Maître et serviteur qui m’a aussi laissé une impression profonde.



Tolstoï y raconte la transfiguration d’un propriétaire terrien obsédé par ses intérêts. Décidé à finaliser l’achat d’un terrain qu’il avait négocié à un prix dérisoire, il part en traîneau à la nuit tombante, alors que le mauvais temps menace, et se retrouve bloqué avec Nikita, son serviteur, dans une violente tempête de neige. Quand il s’aperçoit que c’est peut-être sa dernière nuit, sa vision change du tout au tout. Il s’allonge alors sur le corps frigorifié de son valet, afin, dans un dernier geste pour la vie, de le protéger de sa propre chaleur. Il en mourra mais il réussira à sauver Nikita. Tolstoï décrit comment, par ce geste, le maître atteint un sentiment de grâce qu’il n’a jamais connu de toute sa vie d’homme intelligent et calcu­lateur. Pour la première fois, il vit dans le présent et dans le don de soi. Dans le froid qui le gagne, il sent qu’il fait un avec Nikita. Sa propre mort n’a donc plus d’importance, puisque Nikita vit. Propulsé hors de son égoïsme, il découvre une douceur, une vérité touchant à l’essence même de la vie, et au moment de mourir, il voit la lumière – un grand rayon blanc au bout d’un tunnel.

C’est dans cette période qu’a débuté le grand virage qui m’a progressivement amené à abandonner « la science pour la science », qui avait représenté jusque-là le plus clair de mon activité. Comme la plus grande partie de la recherche dite médicale, ce que je faisais dans mon laboratoire de recherche n’était que très théoriquement lié à la possibilité de soulager la souffrance. Au début, les chercheurs comme moi s’engagent avec enthousiasme et naïveté dans un travail qui va, croient- ils, permettre de guérir la maladie d’Alzheimer, la schizo­phrénie ou le cancer. Et puis, sans savoir comment, ils se retrouvent à mettre au point de meilleures techniques de mesure pour les récepteurs qui sont la cible des médicaments dans les cellules… En attendant, ils ont de quoi publier des articles dans les revues scientifiques, obtenir des subventions et faire tourner leur laboratoire. Mais ils ont dérivé à mille lieues de la souffrance humaine.

L’hypothèse que nous explorions, Jonathan et moi – le rôle du cortex préfrontal dans la schizophrénie -, est désormais une théorie largement admise au sein de la profession et continue de susciter des programmes de recherche, aux États-Unis comme dans plusieurs pays d’Europe. C’était en somme du très bon travail scientifique. Mais il n’aidait personne à guérir, ni même à aller mieux. Et maintenant que je cohabitais, au ras des jours, avec la peur d’être malade, de souffrir, de mourir, c’était sur cela que je voulais travailler.

Après mon opération, j’ai repris à la fois mon travail de recherche et mes permanences à l’hôpital, et j’ai découvert que contrairement à ce que je croyais, c’était désormais mon activité de clinicien qui me tenait le plus à cœur. C’était chaque fois comme si je soulageais ma propre souffrance, comme si j’étais devenu un avec ce patient qui ne dormait plus, ou celui-là que la douleur incessante poussait au suicide. Vu sous cet angle, le travail de médecin cessait de paraître une obligation, pour devenir un merveilleux cadeau. Un sentiment de grâce était entré dans ma vie.

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