L’homme englouti

> > L’homme englouti ; écrit le: 26 février 2014 par Hela modifié le 8 juin 2018

Jouissance et déplaisir

Pourquoi le déplaisir prend-il si souvent le dessus ? Cer­tains hommes arrivent dans leur histoire à répéter chaque fois la même impasse avec une femme. Ils vont se séparer, faire une nouvelle rencontre qui les conduira au même point. Autour deux, on trouvera même que les femmes avec lesquelles ils sont se ressemblent toutes un peu. Toutes ces femmes seraient-elles équivalentes à leurs yeux ? Comme disait Freud, citant George Bernard Shaw, « être amoureux, c’est surestimer outre mesure la différence entre une femme et une femme » ! Et pourtant, dans ce registre, les femmes n’ont rien à apprendre aux hommes. Prenez la série Sex and the City : la quête de l’amour impossible, de l’homme parfait, de la rencontre décisive aboutit toujours à l’insatisfaction. La question est de savoir quelle est la satisfaction en jeu dans la répétition des mêmes impasses.

Il y a des situations où un déplaisir se rencontre au point le plus extrême du plaisir. Autre exemple : un ban­quier présente une réorganisation dans une succursale importante. Il remarque à peine la jeune collaboratrice qui lui a posé une question pendant son exposé. Mais elle commence à lui envoyer des mails, et de plus en plus fré­quemment, d’abord à propos de points techniques concer­nant son travail dans la banque ; puis le contenu de ses messages se met progressivement à changer, le ton devient plus personnel, plus surprenant, plus allusif ; on bascule dans la séduction, la provocation presque. Il répond, sans trop savoir pourquoi ; il se prend au jeu. Leur correspondance se fait plus rapide et pressante. Le style se libère, touche à l’intime. Lui est pris par ce mode d’échange qu’il ne connaissait pas. Les corps, bien que séparés, virtuels, entrent en scène. Le voilà progressive­ment déboussolé, passant son temps devant son ordina­teur, attendant les phrases qui apparaissent et se succè­dent sur l’écran, s’enchaînent, se mêlent, se chevauchent, s’entrelacent. Comme des corps. Désormais, les messages véhiculent clairement un contenu érotique, et cela le met sens dessus dessous. Il ne pense plus qu’à ça, il la veut, il est pris. Une passion l’envahit, le plonge dans une réalité inconnue.

Le voilà pris de vertige, funambule sur une corde raide, ne pouvant expliquer la passion qui le prend et le mobilise complètement. Il ne peut plus se concentrer dans son travail. Il ne pense plus qu’à elle. Elle l’invite à la rejoindre. Il refuse. Elle insiste. Un jour, il prend le train, il se rend chez elle. Sur le seuil, leurs corps s’empoignent,s’embrasent. Il est submergé. Pendant des jours, il reste avec elle. Pendant des mois, il reprend le train. Sa vie se désorganise, il s’isole des siens. Il ne sait plus qui il est. Cette passion le rend étranger à lui-même, aux autres, aux choses. Il s’absente de son travail. Il se perd. Pour se retrouver, il faut qu’il la retrouve. Il va vers elle. Elle vient à lui. Elle ne le lâche plus et lui non plus. Il cesse de dor­mir. Il prend sa voiture au milieu de la nuit. Il roule sous la neige, sur des routes verglacées, pour la rejoindre au petit matin où leurs corps s’étreignent, pendant des heu­res, dans un état second.

Peu à peu, il s’épuise. Il est pris de nausées. Tout ce qui le rattachait à son métier, sa famille, ses amis est emporté à la dérive. Tout chavire. Il bascule hors de lui- même. Son quotidien lui devient étranger, son corps aussi. Cette passion hors limites disloque sa vie. Il n’arrive plus à respecter ses engagements, à tenir ses affaires. Il aimerait retrouver l’équilibre d’avant, mais il est absorbé par cette passion autant que par cette femme. Il a le sen­timent de disparaître dans cette histoire. Son corps se défait. Physiquement, il est à bout. Ses jambes ne le por­tent plus. Il est suant, haletant, marbré. Il s’imagine clo­chard, jeté hors des frontières du monde commun. Il n’existe plus, emporté comme par un glissement de ter­rain. Il éprouve un déplaisir absolu qu’il n’a jamais res­senti, il découvre aussi les plus fortes jouissances de toute sa vie. Cette femme le possède, l’inclut et, du même coup, le dépossède de lui-même ; elle l’a rendu dépendant, jaloux, sans plus de dignité. Plaisir, jouissance, déplaisir, destitution subjective : il se dissout. Cette passion le conduit au déplaisir. Se détruit toute possibilité d’être dans le monde, jusqua la possibilité même de parler. À bout de forces, il aura encore le sursaut de faire une demande de consultation ; pour lui, c’est la dernière chance d’en sortir, de sortir de sa disparition, de revenir, d’en finir avec l’horreur qu’il a rencontrée au point le plus extrême de ce qui, un jour, lui a semblé être le plaisir suprême.

On voit donc qu’il ne s’agit pas seulement d’un rap­port entre plaisir et déplaisir mais plutôt de quelque chose d’antinomique au plaisir : peut-être justement ce que Freud a repéré comme étant l’au-delà du principe de plai­sir et que Lacan a saisi sous le terme de jouissance, dans lequel plaisir et déplaisir sont noués.

Comme l’illustre l’histoire de cet homme englouti par sa passion, par sa jouissance, le sujet est débordé par des états du corps sans signification, qui l’envahissent, l’emportent hors de lui-même. Comment une telle chose est-elle possible ? On retrouve ici la question du chapitre précédent, celle de la défaillance de l’homéostasie dans un organisme soumis aux régulations physiologiques. L’au- delà du principe de plaisir est un au-delà de la physiologie. Comment l’expliquer sur le plan biologique ? C’est ce sur quoi Freud a échoué, et qui l’a fait espérer que les progrès qu’accomplirait la biologie d’ici quelques décennies per­mettraient de dépasser cette butée : « Les insuffisances de notre description s’effaceraient sans doute si nous pou­vions déjà mettre en œuvre, à la place des termes psycho­logiques, des termes physiologiques ou chimiques… la biologie est vraiment un domaine aux possibilités illimitées : nous devons nous attendre à recevoir d’elle les lumières les plus surprenantes et nous ne pouvons pas deviner quelles réponses elle donnera en quelques décen­nies aux questions que nous lui posons4. » Sommes-nous parvenus à ce point que convoque Freud ? La biologie d’aujourd’hui peut-elle nous éclairer, permettre de revisi­ter Y au-delà du principe de plaisir ?

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