Cerveau sexe et politique

> > Cerveau sexe et politique ; écrit le: 19 avril 2012 par aboura modifié le 2 mai 2018

Le parcours de la psychologue canadienne Doreen Kimura illustre l’imbrication d’une carrière scientifique et d’un engagement politique et idéologique. Cette ancienne élève de Donald Hebb, spécialiste de la mémoire et du comportement, a suivi une formation doctorale en psychophysiologie (université McGill). Elle a publié plusieurs dizaines d’articles dans des revues scientifiques, mais sa notoriété vient principalement de ses nombreuses publications dans des journaux de vulgarisation comme le magazine Scientific American.

Dans son livre Cerveau d’homme, Cerveau de femmes, traduit en français en 2001, elle insiste sur les différences cérébrales entre les sexes qui, pour elle, sont déterminées pendant la vie fœtale. Doreen Kimura s’est aussi amplement investie pour promouvoir ses visions sociales, notamment en tant que présidente de la Société pour la scolarité et la liberté académique4.

Partant du postulat que les garçons et les filles commencent leur vie avec des atouts et des handicaps différents, elle estime qu’il faut adapter leur scolarité selon ce principe. Pour elle, il vaut mieux pousser les filles vers des métiers manuels ou de communication, du fait d’une dextérité et d’une aisance verbale innées. En revanche, rien se sert d’inciter les femmes à suivre des filières scientifiques : « Si elles n’y vont pas, c’est que leur tendance naturelle ne les y pousse pas, puisqu ’elles y réussissent moins bien que les hommes».
Doreen Kimura n’hésite pas non plus à déclarer que les tests de QI qui, à l’inverse des thèses qu’elle défend, ne montrent pas de différences entre les sexes, sont délibérément biaisés pour apparaître « politiquement corrects ».
Ces positions seraient purement anecdotiques si elles n’étaient pas relayées par un organe politique, le Freedom Party, dont Doreen Kimura est membre actif en Ontario. Ce groupe d’obé¬dience ultra-libérale conteste le rôle de l’État dans la gestion des affaires sociales, s’opposant notamment au principe d’égalité des chances et aux programmes d’aide sociale. L’idée centrale est que puisque nous naissons inégaux – du fait de notre héritage biologique – point n’est besoin d’agir pour nous sortir de nos «castes cerebrales». Ce mouvement légitime ainsi l’abandon du soutien scolaire aux plus défavorisés et prône la mobilisation de moyens pédagogiques seulement pour les plus aptes.

De même, en se focalisant sur les compétences particulières des filles et des garçons il defend des enseignements spécifiques, dans des écoles séparées. Cette tentation refait d’ailleurs surface en France dans certains milieux éducatifs. Le Freedom Party prend position également contre tout controle de 1 État dans la vie professionnelle, comme 1 exprime clairement Doreen Kimura : « Il serait sain de remettre en question les critères traditionnellement employés pour l’accès à l’enseignement et à l’emploi. L’obligation d’avoir un titre universitaire pour certains emplois est souvent en réalité une paresse de l’employeur pour évaluer l’intelligence des candidats.»

Amplification médiatique

La vision déterministe de l’humain mène à la conviction que les progrès des recherches sur le cerveau permettront demain d’ex¬pliquer notre fonctionnement mental, y compris dans nos mœurs ou nos choix moraux. Livres, articles de presse, émissions télévi¬sées ou radiophoniques, en répercutant les dernières «percées » scientifiques, popularisent ce courant de pensée auprès du public. L’accent est mis sur les phénomènes cérébraux qui sous-tendraient la nature humaine, avec une prédilection pour certains themes. Ainsi, les conduites «inconsidérées» des adolescents auraient une iustification cérébrale: «Les jeunes ont un cerveau immature» affirme le magazine Ça m’intéresse, octobre 2004, dans la foulee de l’enquête publiée par le Coumer International sous le titre «Maman, c’est la faute à mes neurones » ! Ce dernier article évoque une « clé biologique » susceptible d’expliquer le caractère pose des filles :elles seraient plus raisonnables en raison de leur gros « noyau caudé » qui aide à classer les informations…

Même la foi religieuse trouverait désormais une explication neurobiologique. Sous le titre «Dieu habite le cerveau droit» ou encore «Une aire cérébrale de la transe mystique», des revues à destination du grand public présentent les travaux d’Andrew New- berg (université de Philadelphie) qui scrute par IRM le cerveau de religieux invités à prier dans son laboratoire. Dans son livre Les bases neuropsychologiques des croyances en Dieu, le psychiatre canadien Michael Persinger prétend lui aussi avoir découvert le siège de la pensée religieuse, qu’il nomme «module de Dieu». Ce «neuro-apôtre» réalise des « expériences mystiques » sur commande à l’aide d’électrodes qui excitent le lobe temporal droit.

Autre thème privilégié des médias, la passion amoureuse. Dans son dossier «Le cerveau et l’amour», le magazine La Recherche (novembre 2004) reprend ainsi les travaux de l’anthropologue américaine Helen Fischer. «Les circuits du cerveau impliqués dans l’attachement mâle-femelle ont évolué pour que les individus deviennent capables de rester dans une relation amoureuse assez longtemps pour accomplir complètement les devoirs parentaux propres à l’espèce humaine», explique-t-elle.

Certains des auteurs qui prônent une vision purement mécanique ou chimique du cerveau proposent des solutions thérapeu¬tiques «clés en main». Ainsi, l’article du neurobiologiste Tim Tully, publié dans Nature Review s en 2003, entraîne les lecteurs dans le « rêve d’une société où chacun peut se rendre dans des cliniques d’entraîne¬ment et d’augmentation de l’intelligence». Il convient désormais d’« améliorer son cerveau », pour reprendre la « une » du mensuel Sciences et Avenir (mai 2004).

Le même thème est abordé dans un numéro spécial (« Better Brains ») du Scientific American consacré aux «neurotechnologies». Dans un éditorial sans nuance, la revue promeut les différentes « béquilles » cérébrales – chimiques, biologiques ou électroniques – destinées à doper ou soigner nos têtes, en se référant à Raymond Kurzweil, spécialiste de l’intelligence artificielle, et à William Safïre, président de la Fondation Dana.

Très puissante aux Etats-Unis, cette fondation finance des programmes de recherche dans le domaine des neurosciences et publie des dossiers d’information pour le grand public et les enseignants, dont certains soutiennent une vision déterministe des com¬portements humains. Un numéro récent d’EuroBrain, publication de la branche européenne de la Fondation Dana (EDAP), reprend d’ailleurs les arguments réductionnistes du câblage inné du cerveau masculin ou féminin dans une démonstration digne du XIXe siècle.

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