Un remarquable inconnu

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Un remarquable inconnu

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Pour bien saisir comment le principe de plaisir et son au-delà opèrent dans la vie psychique, en particulier de façon inconsciente, il est essentiel de mieux définir l’inconscient sous le double angle des neurosciences et de la psychanalyse. Tout au long de ce livre, nous tournons en effet autour de l’inconscient. L’inconscient se manifeste comme un inconnu dans la maison, qui dérange ce qu’on pensait rangé. Il faut donc tenir compte de ce remarquable inconnu.

Essayons de le rencontrer. On n’arrive pas à le saisir. C’est plutôt cet inconnu qui nous prend à notre insu, ce familier qui fait partie de notre vie quotidienne et qui en même temps nous joue des tours qui nous déconcertent. Sous une forme imagée, on pourrait reprendre l’analogie de Freud, lorsqu’il disait qu’avec l’inconscient, on n’est plus le maître dans sa propre maison, comme si on vivait dans une maison habitée par quelqu’un d’autre, dont on ne réaliserait la présence que de manière indirecte, par le résultat de ses actions, comme par exemple des objets qu’on retrouverait à une place incongrue, des déplace­ments de meubles, des farces ou des événements inatten­dus, plaisants ou déplaisants.

Tel est l’inconscient freudien que certains ont ten­dance à confondre avec l’inconscient cognitif. Freud lui- même, dans ses œuvres, semble bien évoquer plusieurs inconscients le préconscient, l’inconscient produit par le refoulement, mais encore un dernier inconscient, à peine mentionné au début du texte Le Moi et le Ça, qu’il nomme le « troisième inconscient ». Le terme d’inconscient ayant à l’évidence plusieurs acceptions, génératrices de malen­tendus, il nous semble important d’expliciter notre point de vue et, surtout, de préciser à quel type d’inconscient nous nous référons dans notre propos.

La notion de processus mentaux n’atteignant pas le niveau conscient fait partie intégrante de nombreuses théories psychologiques. Les avancées récentes des neu­rosciences ont validé l’existence de processus perceptifs, voire de traitements de l’information, qui demeurent non conscients. Ce type de processus qui n’accède pas à la conscience est mis en évidence notamment par les techni­ques de neuro-imagerie.

Ici, toutefois, il ne s’agit pas d’un inconscient au sens freudien, mais plutôt de ce que l’on appelle l’inconscient cognitif. Les phénomènes propres à l’inconscient cognitif sont par exemple représentés par la perception subliminale ou d’autres mécanismes de la per­ception et du traitement de l’information qui n’aboutis­sent pas à une expérience consciente . Le trouble patholo­gique décrit au début des années 1980 par Weiskrantz et appelé Blindsight – en français, « vision aveugle » – est particulièrement représentatif de ce type de phénomène.

Les personnes qui en souffrent sont cliniquement aveugles suite à des lésions bilatérales des aires corticales visuelles primaires où aboutit l’information en provenance de la rétine. Ces patients présentent donc une rétine normale, des voies optiques normales, jusqu’au cortex, mais, chez eux, l’aire sensorielle primaire visuelle est déficiente, ce qui fait qu’ils ne peuvent pas percevoir d’images.

Lorsqu’on leur présente un stimulus visuel, par exemple des lignes verticales ou horizontales, et qu’on leur demande de dire quelle est l’orientation de ces lignes, leur première réaction est de dire que, comme ils sont aveu­gles, ils ne voient rien et ne peuvent donc pas se prononcer sur l’orientation de ces lignes. Lorsqu’on les pousse, lorsqu’on leur demande d’essayer tout de même de devi­ner l’orientation de ces lignes, ces patients donnent à plus de 80 % une réponse juste. Une telle réussite démontre que, chez ces personnes aveugles, des voies visuelles exis­tent qui amènent une information perceptive correcte, en l’absence de conscience.

D’autres expériences, tout aussi frappantes, ont établi la capacité de personnes aveugles à reconnaître des visa­ges porteurs d’expressions agressives qui déclenchent la peur. De manière saisissante, dans ces expériences, la pré­sentation des images s’accompagne d’une activation des noyaux amygdaliens, qui sont des régions fortement impliquées dans les réactions émotionnelles. Ces patients seraient donc aveugles à l’image, et pas à l’émotion ! La perception semble donc bien pouvoir déclencher des corrélats émotionnels en l’absence de toute perception consciente.

Aussi intéressant soit-il, ce type d’inconscient n’est toutefois pas celui qui nous importe ici bien qu’impor­tant pour la neurophysiologie et pour l’organisation des processus cognitifs, il ne recouvre en effet pas l’ensemble des processus inconscients propres à la vie psychique12. La psychanalyse fournit l’accès à un autre inconscient, qui se manifeste par toutes sortes de phénomènes cliniques. S’appuyant sur son expérience auprès de patients en ana­lyse, Freud a posé l’existence de processus inconscients qui se donneraient à voir dans l’analyse comme les rêves, les actes manqués, les lapsus ou d’autres manifestations se jouant à l’insu du sujet. De manière simplifiée, on pour­rait même dire que si l’inconscient cognitif se caractérise par des aspects perceptifs (la perception non consciente), l’inconscient freudien se caractérise, lui, par des produc­tions qui surprennent le sujet et dont il ne comprend pas l’origine.

Arrêtons-nous sur l’exemple du rêve. L’activité men­tale produite durant une phase particulière du sommeil, celle qui correspond à ce que la neurophysiologie appelle le sommeil paradoxal, se caractérise par l’absence de logique, l’absence de dimensions spatiales et temporel­les, l’absence de contradiction et de négation14. À cette logique illogique, Freud a donné le nom de processus primaire15. C’est ainsi que les événements d’un rêve peu vent se passer de manière simultanée en différents endroits, sans aucun signe de contradiction ou d’impos sibilité. L’une des caractéristiques centrales de l’incons­cient freudien est cette adimensionnalité. Avec l’incons­cient freudien, les contenus émotionnels peuvent être associés les uns aux autres de façon incongrue, les repré­sentations se substituer les unes aux autres, le contenu émotionnel être déplacé d’une représentation à une autre. Ce qui caractérise donc les représentations pro­pres à l’inconscient freudien, c’est qu’elles ne sont en tout cas pas en relation simple et directe avec les expériences qui les ont produites. Non seulement elles ne sont pas accessibles à la conscience, comme c’est aussi le cas avec l’inconscient cognitif, mais surtout elles sont transfor­mées, réassociées et, d’une certaine manière, brouillées : c ’est ce qui distingue radicalement l’inconscient freudien de l’inconscient cognitif.

De plus, le principe de plaisir et son au-delà se jouent sur le terrain de l’inconscient.

Quels sont les mécanismes neurobiologiques envisa­geables pour la constitution de cet inconscient freudien ? Nous l’avons dit ailleurs, la plasticité neuronale est à la hase de l’établissement de traces laissées par l’expérience.

l es traces sont associées à des états somatiques à travers lesquels l’inconscient est marqué par sa relation avec le plaisir et le déplaisir. La plasticité neuronale implique, i l u ne part, une relation de continuité entre l’expérience et la li ace et, d’autre part, une discontinuité qui fait perdre la correspondance linéaire avec l’expérience initiale H il’iire 11.6 et 12.2). Les traces sont bien plus dynami­ques qu’il n’y paraît et, lorsqu’une trace est réactivée, elle sujette à des destins différents elle peut se renforcer

et se consolider, comme dans les processus d’apprentis­sage ; elle peut aussi devenir transitoirement plus fragile, labile et se réassocier à d’autres traces16 (voir aussi chapi­tre 11). Cette réassociation de traces aboutira alors à la constitution de nouvelles traces, de nouvelles assemblées de neurones, qui seront connectées de manière facilitée les unes aux autres pour former une nouvelle représenta­tion (Figures 11.4, 11.6 et 12.2). Les processus de réasso­ciation introduisent donc une discontinuité par rapport aux traces primaires. C’est ainsi que, de manière tout à fait paradoxale, l’inscription d’une trace et sa réassocia­tion avec d’autres traces peuvent séparer de l’expérience et créer cette discontinuité qui contribue à produire de l’inconscient. Autrement dit, pour nous, l’inconscient freu­dien serait le produit de cette discontinuité.

Afin d’illustrer cette idée de réassociation, prenons comme métaphore les différents remaniements que peut subir une ville. Nous avons déjà parlé au chapitre précé­dent du temple de Mithra qui se transforme en basilique San Clemente via une recomposition séquentielle, mais c’est aussi le cas de certaines villes nord-américaines où des bâtiments anciens, par exemple du milieu du xixe siè­cle, sont intégrés à des constructions contemporaines pour une fonction donnée. C’est souvent le cas des grands hôpitaux américains – par exemple, au Massa­chusetts General Hospital de Boston, le bâtiment qui abritait l’hôpital ophtalmologique au milieu du xixe siè­cle a été agrandi, tandis que d’autres bâtiments étaient tantôt intégrés, tantôt détruits. À l’arrivée, l’ensemble est hétérogène, mais n’exclut pas l’harmonie, associant dif­férents éléments architecturaux de différentes époques dans une seule et même surface. Ces remaniements qui maintiennent l’ancien pour l’intégrer à du nouveau peuvent nous aider à mieux comprendre le phénomène d’association de traces par lesquelles d’anciens éléments sont intégrés à de nouveaux, sans que l’on puisse perce­voir le trajet de la trace initiale. Selon quels principes cette réassociation de traces a-t-elle lieu ? En d’autres termes, quel est le facteur qui fait que des éléments d’une trace donnée viennent à s’associer avec des éléments d’une autre trace ? Notre idée est que cette réassociation de traces opère en suivant ce que Freud a défini comme le principe de plaisir, notamment selon la façon dont il entre en jeu dans le jugement d’attribution.

Si l’on reprend les différentes définitions de l’incons­cient freudien , il y a ce premier inconscient qui est en relation directe avec l’expérience, que Freud définit comme latent (unbemerkt, inaperçu, non remar­qué par la conscience) et qu’il désigne du terme de précons­cient : il pourrait correspondre, par certains aspects, à l’inconscient cognitif des neurosciences contemporaines, c’est-à-dire à cet inconscient formé de représentations qui n’arrivent pas à la conscience.

Mais Freud distingue radicalement l’inconscient (lUnbewusst) du préconscient. Pour la formation de l’inconscient, il suppose un mécanisme spécifique qu’il nomme refoulement. Le refoulement19 constituerait un mécanisme protecteur du sujet par lequel des mouve­ments pulsionnels dérangeants peuvent demeurer inconnus.

Il s’agit aussi d’un mécanisme par lequel des souvenirs désagréables sont repoussés sans que le sujet en ait cons­cience selon la prééminence du principe de plaisir.

S’ajoutant à l’inconscient produit par le refoulement, Freud a postulé un troisième inconscient. Pourquoi troi­sième ? Parce qu’il a défini finalement trois instances : le préconscient (Unbemerkt), l’inconscient (Unbewusst) pro­duit par le refoulement et un autre inconscient résultant d’un mécanisme différent. Pour ce troisième inconscient, Freud ne suggère aucun mécanisme de formation et ne précise pas son importance dans l’économie globale des processus inconscients, tout en affirmant clairement son existence sur la base du fait que si tout le refoulé est inconscient, tout l’inconscient n’est pas constitué par le refoulé.

Dans notre tentative d’élaboration de l’inconscient freudien, nous voudrions justement proposer que les données récentes des neurosciences qui montrent l’exis­tence de réassociations de traces par reconsolidation participent à la production de ce troisième inconscient (Figure 11.6). Par ce mécanisme de reconsolidation et réassociation de traces, de nouvelles représentations sont créées, qui, tout en intégrant des éléments de l’expé­rience originale, sont distinctes de cette dernière. Le troi­sième inconscient procéderait ainsi de la discontinuité introduite par la réassociation de traces. L’existence de cette discontinuité impliquerait aussi que l’inconscient freudien, ou tout au moins sa composan te constituée par la réassociation de traces, n’est pas un système de mémoire.

Sous la pression du principe de plaisir, les traces peuvent se réassocier de différentes manières. Freud a distingué la condensation et le déplacement. Par le terme de « condensation », Freud désigne la possibilité d’asso­cier entre eux des éléments de traces laissées par des expériences différentes en les intégrant dans une nou­velle trace unique . La « condensation » est un processus par lequel une représentation unique intè­gre différentes chaînes représentatives. On sait la place centrale qui est reconnue à ce processus dans le travail du rêve ou dans d’autres manifestations de l’inconscient

participant à la formation de symptômes. Des représen­tations diverses R,, R2 et R3 – ou des fragments de cha­cune -, associées à un état somatique S, peuvent, en effet, être « condensées » dans une représentation Rn, qui les intègre toutes, celle-ci demeurant associée à l’état somatique S .

Un autre mécanisme que Freud discute également est le « déplacement» : un état somatique S associé à une représentation R, se trouve déplacé et associé à une repré­sentation R2 . Un exemple typique nous est fourni par la phobie non justifiée d’objets neutres, comme la phobie d’animaux : selon notre modèle, l’état somatique associé à la représentation en jeu ferait donc l’objet d’un « déplacement » sur l’animal, celui-ci étant plus supporta­ble que la représentation en cause.

Le refoulement, la condensation, le déplacement, on le voit, sont des mécanismes qui de manière indirecte maintiennent une continuité de trace en trace. Par cet artifice que sont le déplacement et la condensation, la représentation conflictuelle, bien que mise à l’écart, reste pourtant déterminante. Par contre, le « troisième incons­cient » rompt la continuité. C’est aussi une version très importante à prendre en compte pour ce qui concerne l’inconscient. C’est aussi l’hypothèse que Lacan semble suivre lorsqu’il affirme : « La discontinuité, telle est donc la forme essentielle où nous apparaît l’inconscient. » Pour résumer, si le préconscient, Unbemerkt, est fina­lement un non-conscient au sens propre du terme, restent donc deux inconscients Unbewusst, celui produit par le

refoulement et celui que nous proposons comme procé­dant de la discontinuité à travers la réassociation de traces . Faut-il alors faire un lien avec les deux types d’inconscient que Lacan a lui-même distin­gués, l’inconscient automaton et l’inconscient tuché ? L’inconscient automaton, c’est celui produit par le refou­lement, qui impose ses déterminations, ses répétitions ; l’inconscient tuché, au contraire, est un inconscient non réalisé, ouvert sur l’avenir, l’imprévu, la surprise, l’inven­tion. De notre point de vue, il peut en effet être vu comme le troisième inconscient freudien qui procède de la discon­tinuité. L’inconscient tuché serait ainsi un inconscient poïétique, aux potentialités créatives.

Terminons ici en soulignant que chacune de ces dimensions de l’inconscient nous semble ouvrir à des pra­tiques distinctes de la parole en analyse. Alors que ce qui est latent (le préconscient) serait à amener à la cons­cience, l’inconscient refoulé, lui, s’interpréterait, tandis que le troisième inconscient de Freud, ou l’inconscient tuché lacanien, s’utiliserait pour ouvrir à un changement par voie de discontinuité. Une discontinuité est potentiel­lement instaurée par le processus du troisième incons­cient qui laisse ouvert le champ des possibles.

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