Le nourrisson en état de veille intensive

> > Le nourrisson en état de veille intensive ; écrit le: 10 juillet 2013 par imen modifié le 18 mars 2015

On peut donc dire que l’enfant naît avec des souvenirs et, surtout, qu’il enregistre immédiatement et avec voracité tout ce qui passe à portée de ses sens, même si, le plus souvent, il va l’oublier vite. Le nourrisson se met, comme disent les pédiatres, en état de veille intensive. Il est probable que cette mémoire du nouveau-né n’est pas identique à la nôtre, puisque l’organisa­tion de son cerveau n’est pas encore faite. Il ne semble pas apte à enregistrer des souvenirs à long terme. Mais cela n’empêche pas cette mémoire d’exister, même si elle est à court terme.
Certains psychologues n’hésitent pas à aller plus loin et à dire que le nouveau-né peut parfois anticiper, se projeter dans le futur, avoir des intentions. Des expériences très simples montrent que le nourrisson fait déjà des relations temporelles entre des événements. Si on lui donne à sucer une tétine reliée à un appa­reil qui mesure la force et la fréquence des succions, et qu’on lui montre une image colorée ou si on lui fait entendre un son lorsqu’il suce fort, il ne tarde pas à relier les deux choses, et suce plus fort lorsque apparaît l’image ou que retentit le son. Des observations américaines ont montré que des nouveau-nés de quarante-cinq heures pouvaient se souvenir dix heures plus tard d’une telle réponse conditionnée, et que des nourrissons de vingt jours se rappelaient, dix jours après, ce que les psychologues appellent un stimulus – un son ou une lumière, par exemple.
Le fait que le nouveau-né se mette rapidement à réclamer le sein que sa mère lui a déjà donné montre à la fois qu’il se sou­vient et qu’il sait anticiper. Il a donc, déjà, une notion du temps. Elle se traduit par bien d’autres comportements quotidiens. Il s’adapte très vite, par exemple, au rythme des tétées, utilisant le souvenir agréable de situations passées pour prévoir, pour attendre, pour espérer. Un nourrisson de deux semaines sait répondre à toutes sortes de sollicitations : il imite la grimace que lui fait son père, comme le sourire de sa mère. Il anticipe le mouvement d’un objet qu’on fait passer devant lui. Il comprend rapidement qu’en criant il fait venir sa mère, car il se souvient qu’elle est arrivée très vite la première fois qu’il a hurlé. Il pleure et tend les bras, car il sait qu’en agissant ainsi on va s’occuper de lui et le nourrir : c’est aussi une anticipation, laquelle sera bientôt plus évidente encore lorsqu’il s’arrêtera de pleurer dès que sa mère va s’approcher, ou le toucher. Le nou­veau-né va apprendre très vite à manipuler ainsi son entourage, de façon très astucieuse. Il engage le plus vite possible le maxi­mum d’interactions avec son environnement, et recherche avi­dement toutes les informations qu’il est en mesure de collecter.
Les chercheurs font remarquer qu’il serait absurde d’estimer que le nouveau-né n’a pas le sens du temps et n’a pas de mémoire, puisque la plupart des psychologues, et surtout les psychanalystes, affirment que les premiers moments de la vie ont beaucoup d’importance sur l’avenir de l’enfant et même sur le destin de l’adulte. Mais le souvenir, chez le nourrisson, est essentiellement lié à un événement, lorsqu’une stimulation apporte plaisir ou désagrément. Il va chercher ensuite à anticiper sur les événements qui lui ont procuré de l’agrément, donc pré­voir le futur, et l’observation montre qu’il se souvient mieux des événements qui lui serviront à prévoir ce futur. « C’est seule­ment en se souvenant des expériences passées que le bébé peut parvenir à réagir de manière appropriée dans un monde dont la complexité, sans cela, ne cesserait de le déconcerter », disent les psychologues Carolyn Rovee-Collier et Jeffrey Fagen.
Mais, répétons-le, ces souvenirs sont très fugaces, du fait que son cerveau n’est pas encore constitué pour posséder une mémoire à long terme. Cependant, dès l’âge de deux ou trois mois, ils peuvent persister pendant plusieurs jours. A l’âge d’un mois, le nourrisson à qui on donne d’habitude une tétine grume­leuse, sans qu’il puisse la voir, la choisira de préférence si on la lui présente au milieu d’autres, lisses. Entre deux et cinq mois, des nourrissons montrent des capacités de se structurer dans le temps, parfois comparables à celles des adultes, par exemple en discriminant des séquences de sons séparés seulement d’un dixième de seconde. Autre indice qu’il possède très vite un sens du temps : vers l’âge de cinq ou six mois, le nouveau-né sait déjà taper sur la table suivant un rythme régulier.
Il va, bientôt, donner de nouvelles preuves qu’il a de la mémoire : le psychologue suisse Jean Piaget raconte qu’il a vu un enfant de huit mois regarder sa mère s’installer derrière lui dans la pièce où il se trouvait. Il reprit alors son jeu, mais en se retournant de temps à autre. C’est là, dit Piaget, un signe de mémoire et de localisation dans le temps comme dans l’espace. Des enfants du même âge réagissent par des signes d’impa­tience lorsque arrive l’heure des repas : ils anticipent sur le plai­sir de manger, dont ils ont donc gardé le souvenir. Ils vocalisent en rythme. Vers l’âge de dix mois, l’enfant coopère lorsqu’on l’habille, ce qui montre qu’il se souvient d’une organisation dans le temps de gestes relativement complexes. Vers l’âge d’un an, un enfant peut se souvenir de certaines choses si elles l’ont frappé, mais seulement si elles ne datent pas plus d’un mois. Mais il sait anticiper : il va chercher son manteau s’il veut sortir. Il commence à chercher des objets cachés, même s’il ne les a vus qu’une fois, première manifestation qu’il possède l’image mentale de ces objets, alors qu’auparavant ils n’exis­taient pas s’ils étaient hors du champ de sa vision : ils n’étaient pas enregistrés dans sa mémoire.

← Article précédent: Les souvenirs du nouveau-né Article suivant: Le temps et le langage


Laisser une réponse

Votre mail ne sera pas publié

Top articles