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Les taches de rousseur au-delà de l’expérience: la trace

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Une des questions fondamentales des neurosciences contemporaines demeure celle des mécanismes qui permettent au cerveau d’inscrire l’expérience dans le réseau neuronal, d’en constituer des traces. On résume les connaissances actuelles sous le terme général de « plasticité neuronale », terme qui englobe l’ensemble des fonctionnements connus impliqués dans les processus cellulaires et moléculaires à la base de la mémoire.

La notion de trace a sa place entre neu­rosciences et psychanalyse, avec la trace mnésique en psy­chanalyse et la trace synaptique en neurosciences. La ques­tion reste toutefois entière de savoir si la trace est déterminante pour l’expérience qui va être vécue ou si elle est déterminée par ce qui se vit. Si le réseau neuronal est modifié par l’expérience, il se trouve, de ce fait, pris dans un changement permanent, soumis à la contingence.

Ce qui est en soi une contradiction, puisque, d’une part, l’expé­rience se marque et laisse une trace et que, d’autre part,tout, potentiellement, se transforme en permanence. C’est l’un des paradoxes de la plasticité neuronale : tout se conserve et tout change en permanence.

À propos de la trace, plus qu’à une métaphore graphi­que de l’inscription, telle que Freud l’envisageait, il faut songer ici à une métaphore plastique. Rappelons que Freud supposait une première inscription sous forme de trace mnésique, qu’il désignait par l’appellation « signe de la perception » (Wahmehmungszeichen), cette première trace étant ensuite retranscrite sous forme inconsciente, puis subissant une réécriture (Umschrift) sous une forme préconsciente.

Pour les neurosciences contemporaines, la trace est une association synchronique et spatiale d’un ensemble de neurones dont la réactivation reproduit l’expérience . L’expérience, c’est-à-dire aussi l’acte du sujet, donne ainsi forme au réseau neuronal ; elle le sculpte d’une certaine façon. À la métaphore de l’inscription s’ajoute donc la métaphore de la plasticité.

Mais avec la trace vient aussi un au-delà de la trace : la potentialité d’une modification permanente qu’impli­quent l’inscription de la trace et sa réinscription. La plas­ticité implique à la fois une permanence et une modifica­tion – une modification permanente du réseau neuronal qui le rend toujours différent et unique. Ainsi on n’utilise­rait ainsi jamais deux fois le même cerveau, comme on ne se plonge jamais deux fois dans le même fleuve.

C’est Héraclite appliqué aux neurosciences. Du même coup, savoir ce qui permet de maintenir une certaine identité diachronique au-delà de la contingence devient un pro­blème central pour les neurosciences, aussi central que de savoir ce qui, en contrepoint, permet d’ouvrir à un chan­gement en psychanalyse.

Quoi qu’il en soit, à travers l’imprévisible mouvement de l’inscription et de la réinscription des traces, neuro­sciences et psychanalyse se rejoignent autour de l’incon­tournable question de la singularité.

Pour la psychanalyse, la trace est comme une empreinte, comme celle laissée dans le sable par Vendredi dans Robinson Crusoé. Avec la trace, le signe se sépare de son objet. Comme le dit Lacan à propos de la trace de ce pas laissée dans le sable, trace aussitôt identifiée par Robinson comme telle, « la distinction du signe et de l’objet est ici très claire, puisque la trace est justement ce que laisse l’objet, parti ailleurs ».

L’idée de trace implique le fait d’une expérience qui a eu lieu et qui n’est plus. L’objet, lui, est parti ailleurs, il est perdu, il s’est soustrait. Il n’en reste que la trace.

Autre point important à souligner ici : le sujet ne résulte pas passivement de traces laissées par l’expé­rience ; au contraire, il participe à les produire. Tout se joue entre la contingence et l’acte du sujet : la plasticité implique la possibilité de recevoir leurs impacts.

Prenons un exemple, celui de la rencontre amou­reuse. Qu’est-ce qui détermine une rencontre amoureuse ? Qu’est-ce qui fait qu’elle devient déterminante ? Un homme dans un train est intrigué par une femme. Il ne peut plus détacher son regard.

Il éprouve une émotion. Un ! rouble le saisit. Il ne sait pas ce que c’est. Quelque chose chez elle attire son regard, comme un aimant. S’agit-il de la forme de son visage ? Ou de ces taches de rousseur qui lui semblent familières ? Cette rencontre se fait tout à coup troublante. Pourquoi celle-ci et pas une autre, se demande-t-on ? On a du mal à répondre.

Cela reste énig­matique. Toute rencontre entre un homme et une femme ne devient pas forcément une relation amoureuse. Pour que celle-ci advienne, il faut encore se l’approprier, faire sienne la contingence de la rencontre. Une rencontre amoureuse n’est pas l’expression d’un système de tra­ces : elle implique une contingence et le fait que le sujet s’approprie cette contingence, et qu’il joue des traces déjà inscrites comme des notes d’un instrument de musique. Chacun est ainsi en lui-même, par ses choix et ses actes, l’agent d’un changement.

Maintenant, qu’est-ce qui préside à ce choix ? Qu’est- ce qui conduit à l’appropriation d’une expérience ? On peut repenser à la fameuse expérience de satisfaction par laquelle se résout l’état de détresse du nourrisson. Les actes apaisants de la mère permettent la décharge de l’excès de tension, l’apaisement du malaise somatique et aboutis­sent ainsi au plaisir. Cette expérience de satisfaction pro­duit l’inscription d’une trace, qui est d’abord une trace de satisfaction, donc une représentation R associée à un état somatique S de plaisir.

Vont se construire ainsi un ensem­ble d’associations entre R et S qui constituent la réalité psy­chique du sujet. Nous l’avons dit, les représentations R se constituent à partir des stimuli externes liés à l’expérience et véhiculés par le système extéroceptif aboutissant à l’ins­cription de la trace, Wahmehmungszeichen.

Les états somatiques S, eux, s’inscrivent par l’entremise des systèmes intéroceptifs aboutissant à une représentation de ces états somatiques – c’est, d’une certaine manière, le Vorstellungs- representanz défini par Freud, le « représentant de la repré­sentation ».

C’est de la tension entre R et S, de la tension entre Wahmehmungszeichen (WZ) et Vorstellungsrepràsen- tanz (VR), que va émerger l’acte du sujet. Celui-ci étant lui- même perçu va produire un nouveau cycle de perceptions extéroceptives et intéroceptives qui s’inscriront également sous forme de R et S .

Figure 10.1 : Const itution de la réalité interne du sujet à partir des perceptions véhiculées par les systèmes extéroceptifs qui consti­tuent des traces (Wahmehmungszeichen, WZ, signe de la percep­tion), ou représentations (R), et à partir d’autres perceptions véhi­culées par les systèmes intéroceptifs qui produisent des traces (Vorstellungsrepràsentanz, VR, représentant de la représentation) ou représentations des états somatiques S.

Et le plaisir dans tout cela ? Comme l’a établi Damasio, son anticipation joue un rôle majeur dans la détermination de cet acte. Ce que pressentait Freud lorsqu’il énonce que toute nouvelle expérience est confrontée à l’attribution (l’« anticipation » de Damasio) de plaisir ou de déplaisir. Freud parle plus précisément de « jugement » d’attribution, lequel est antérieur, à ses yeux, au jugement d’existence.

Ainsi, l’attribution de plaisir ou de déplaisir est une condition pour accéder à la reconnais­sance, voire à l’inscription de l’expérience. Dans la rencon­tre amoureuse, l’anticipation du plaisir est un élément déterminant dans l’appropriation par le sujet de la contin­gence de la rencontre et dans la mise en jeu des traces liées à cette expérience.

Malheureusement, nous ne sommes pas toujours les acteurs de cette appropriation. Un événement peut faire effraction, comme dans le traumatisme. Nous le subis­sons alors, sans pouvoir le soumettre à une appropriation subjective à travers le jugement d’attribution.

Dans le traumatisme, l’expérience s’impose, mettant en jeu la détresse, l’excès, le désarroi, le trop-plein de ce qui ne peut être résorbé psychiquement, c’est-à-dire traité sous forme de trace comme dans l’expérience première de satisfac­tion.

Plus largement, le traumatisme n’est pas une expé­rience ; il procède de l’impossibilité de constituer un évé­nement comme expérience. Voilà pourquoi le traitement du traumatisme passe par la proposition de représenta­tions au sujet pour tamponner l’excès qui l’a saisi. L’amnésie qui caractérise parfois ses victimes en témoigne et confirme qu’il peut y avoir perturbation dans l’inscription de la trace en cas de traumatisme.

Pour Damasio, comme pour Freud, ce qui est connu ne peut l’être que par référence au plaisir ou au déplaisir12, par leur anticipation. Cette anticipation implique pour Freud un jugement d’attribution qui est prééminent. Il y a là une convergence entre Freud et Damasio. Cette préémi­nence dans l’appropriation de l’expérience par le sujet représente aussi le noyau de la critique qui peut être faite à l’approche cognitiviste qui propose une vision de l’ins­cription de l’expérience qui n’engage pas le sujet, le choix du sujet.

Revenons encore une fois sur le Wahmehmungszei- chen ou signe de la perception, déjà mentionné : il occupe la place d’une première trace ; il s’agit de l’inscription ini­tiale de la perception. De même, on l’a vu aussi, le Vorstellugsrepràsentanz est une trace représentant l’état somatique. Ces deux traces initiales sont aussi le premier contact entre le vivant et l’expérience, mais aussi entre le vivant et le langage. Elles occupent une place centrale dans l’attri­bution – plus précisément avec Damasio et Freud : l’anti­cipation – du plaisir ou du déplaisir qui préside à la déci­sion .

C’est ainsi, comme le dit aussi Lacan, que « le sujet ne reçoit dans sa conscience […] que des signes de plaisir et de peine ». C’est ce qui lui parvient de ce qui se passe au niveau des processus internes, dont le processus de la pensée fait par­tie. C’est ainsi en effet, comme l’écrit encore Lacan, que « toute pensée, de sa nature, s’exerce par des voies inconscientes».

 Vidéo: LES TACHES DE ROUSSEUR Au-delà de l’expérience : la trace

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