Le corps anticancer

> > Le corps anticancer ; écrit le: 13 mars 2012 par azza modifié le 28 février 2015

Toucher comme une mère toucherait son enfant

Quand Linda est arrivée au centre Commonweal, en Cali­fornie, pour une retraite de sept jours, elle était à bout. Après plusieurs opérations, une chimiothérapie, une radiothérapie, elle avait le sentiment que rien ne lui avait été épargné. Elle réduisait ses traitements à ce qu’ils avaient de plus brutal – « ils m’ont tailladée, empoisonnée puis brûlée … » – et aux marques qui s’étaient imprimées dans sa chair. Elle ne se regardait plus jamais dans un miroir. Des cicatrices à la place des seins, les membres décharnés, le teint gris, cette vision effrayante la plongeait dans l’abattement. Elle avait eu du mal à se déshabiller pour un massage. Comment ne pas être écœuré par son aspect ? Qui pourrait avoir envie de la toucher ? Mais la lumière était tamisée, les huiles essentielles dégageaient un parfum de pureté, et Michelle avait un sourire doux et une expression attentive en l’écoutant parler de son embarras. Linda avait fini par accepter de s’allonger – recouverte d’un drap léger et en ne montrant « que le dos » – sur la table de massage. Les mains de Michelle s’étaient d’abord posées sur sa tête pour lui masser délicatement les tempes et le cuir chevelu. Linda s’était détendue. Elle avait peu à peu retrouvé suffisamment de confiance pour se retourner et exposer son torse. Michelle avait alors posé une main, douce, forte, rassu­rante, au-dessus de son cœur, sur la cicatrice qui remplaçait son sein gauche. Et elle l’avait laissée là quelques minutes sans bouger, centrée, présente. Linda sentait cette main si apai­sante, et quelque chose en elle en était remué. Impercepti­blement, puis avec de plus en plus de puissance, un immense sanglot monta de ses entrailles. Comme si la main de Michelle, toujours immobile, avait fait lâcher la digue qui retenait les pleurs accumulés mais jamais exprimés. Linda avait alors saisi la main de Michelle, comme une enfant qui ne veut plus que sa mère la quitte. Submergée par la solitude de ces longs mois de traitement, elle sentait à nouveau la peur qu’elle avait dû contenir si longtemps, mêlée à une immense tendresse pour ce corps si meurtri qui avait bravement tenu le coup. Michelle n’avait pas bougé, n’avait pas parlé. Et, aussi mystérieusement qu’ils étaient venus, les sanglots disparurent. À leur place, Linda sentait maintenant un grand calme, et une chaleur dans la poitrine qu’elle accueillait comme le soleil après l’orage. Michelle ne dit presque rien ; seulement : « Votre visage a repris des couleurs, vous avez les joues roses maintenant. » Puis, avant de se séparer, pendant une minute elles s’étaient tenues embrassées.

Michael Lemer et le docteur Rachel Naomi Remen, qui codirigent le centre Commonweal, attachent beaucoup d’im­portance aux massages qu’ils ont largement intégrés à leur programme. « Le toucher, explique le docteur Remen, est une façon très ancienne de soigner. Toucher comme une mère tou­cherait son enfant. À travers son toucher, une mère dit à son enfant : “Vis.” Quelque chose dans le toucher renforce notre désir de vivre. Or, “soigner”, c’est invoquer ce désir de vivre chez l’autre. Il s’agit non pas tant de faire quelque chose pour eux, mais de leur faire sentir que leur douleur, leur souffrance et leur peur comptent. Qu’elles comptent vraiment. »

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Dans les unités de réanimation pour bébés prématurés, on s’est aperçu dans les années 1980 de l’importance du toucher pour faire pousser la vie. Malgré des conditions physiques idéales – température, rayons ultraviolets, humidité et débit d’oxygène parfaits, alimentation mesurée au milligramme, environnement stérile -, il arrivait souvent que ces petits êtres si fragiles ne grandissent pas. On a fini par en découvrir la cause, due en grande partie à la consigne donnée aux infir­mières et aux parents de ne pas les toucher ! C’est une infir­mière de nuit qui a tout fait changer. Incapable de résister à leurs cris de solitude, elle avait découvert qu’ils se calmaient quand elle leur caressait le dos. Et, sans qu’on en comprenne tout d’abord la cause, ils se mettaient aussi à grandir ! A l’uni­versité de Duke, le professeur Saul Schanberg et son équipe ont démontré l’origine biologique de ce phénomène par une série d’expériences réalisées sur des bébés rats isolés de leur mère à la naissance. Ils ont prouvé que, en l’absence de contact physique, les cellules de l’organisme refusent littéra­lement de se développer. Dans chaque cellule, la partie du génome responsable de la production des enzymes nécessaires à la croissance cesse de s’exprimer, plongeant l’ensemble du corps dans une sorte d’hibernation. En revanche, si on imite les coups de langue que prodigue toute maman rat en réponse aux appels de ses petits – il suffit de caresser le dos du raton à l’aide d’un pinceau humide -, immédiatement la production des enzymes repart, et avec elle la croissance2. On peut en conclure qu’en toute vraisemblance le contact physique atten­tionné – comme celui des massages pratiqués avec une intention bienveillante profonde – stimule également les forces de vie chez l’humain adulte, au cœur même de ses cellules.

Comme pour Linda, le toucher permet aussi de se réconcilier avec son corps meurtri et de retrouver une certaine bienveil­lance à son égard. Le corps répond à sa manière à ce message physique implicite qui lui fait sentir qu’il « compte », qu’il est accepté, qu’il a encore sa place parmi les humains. A la faculté de médecine de l’université de Miami, la chercheuse Tiffany Fields dirige un institut de recherche sur le massage. En colla­boration avec le laboratoire du docteur Saul Schanberg, son équipe a montré que trois séances par semaine de trente minutes de massage chez des femmes souffrant d’un cancer du sein freinaient la production des hormones du stress et aug­mentaient le taux des cellules NK. Ces femmes étaient aussi plus sereines, et avaient moins de douleur physique dès la pre­mière séance – un effet bien connu des massages.

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