L’« île » de la pulsion

> > L’« île » de la pulsion ; écrit le: 26 février 2014 par Hela modifié le 26 février 2015

Lectures des états du corps

Comme nous l’avons longuement expliqué dans notre précédent ouvrage A chacun son cerveau’, une expérience est associée à un état somatique   un marqueur somatique, dirait Damasio- et on ne soulignera jamais assez le rôle central des états somatiques dans l’inscription de l’expérience, la constitution de la réalité interne du sujet et la prise de décision.

Ainsi, rappelons que l’expérience est inscrite dans le réseau neuronal par les mécanismes de la plasticité. Ces mécanismes induisent des modifications structurelles et fonctionnelles constituant ainsi des traces qui codent pour des représentations et les états somatiques associés.

Mais que faut-il entendre précisément par « états soma­tiques » ? Quelles sont les voies neuronales qui permettent de les détecter ? Quels sont les mécanismes neurobiologiques qui entrent en jeu dans la détermination des actions du sujet ? Tout organisme est exposé à chaque instant à des stimuli provenant aussi bien de l’environnement extérieur que de son propre corps.

Ce sont les systèmes sensoriels extéro- ceptifs comme la vision, l’odorat, le goût, l’ouïe ou le toucher qui permettent de percevoir les stimuli provenant du monde extérieur. Les systèmes sensoriels intéroceptifs permettent, eux, de percevoir en permanence l’état général du corps, le Gemeingefühl des Allemands, en informant le cerveau sur l’état des viscères, des glandes et des muscles.

Alors que le fonctionnement des systèmes neuronaux extéroceptifs a été étudié en détail depuis plus d’un siècle, le système intéroceptif n’a attiré que récemment l’attention des neurobiologistes. Une avancée majeure a été accomplie notamment grâce aux travaux de Bud Craig à Phoenix en Arizona. On sait ainsi que ces voies intéroceptives véhiculent l’information depuis les viscères vers la moelle épinière dans laquelle elles pénè­trent, comme toutes les fibres sensorielles, par la partie pos­térieure .

Ces fibres sont de petit diamètre et peu ou pas myélinisées ; elles conduisent donc l’information de manière relativement lente (de 0,1 à 1 mètre/seconde) comme les fibres de type A et C qui véhiculent l’information douloureuse – à titre de comparaison, la vitesse de conduc­tion des fibres du toucher est de 10 à 50 mètres/seconde.

À partir de ce premier relais dans la moelle épinière, les fibres intéroceptives croisent, passent au versant antérieur de la moelle en constituant un faisceau qui fait relais au niveau de noyaux du tronc cérébral et qui, chez l’homme, se pour­suit ensuite vers le thalamus . De là, elles projet­tent vers une région spécifique du cortex cérébral appelée insula. Cette insula, sorte d’« île » qui se trouve à la face interne des lobes frontaux, comporte deux parties : l’une antérieure et l’autre postérieure.

Toutes les informations sur l’état physiologique du corps, y compris celui des viscères, sont ainsi conduites par ce système afférent homéostatique jusqu’à la partie postérieure de l’insula. Il y a là une forte analogie avec le système du toucher qui va de la peau à la région pariétale du cortex et qui véhicule des informations provenant du monde extérieur.

Il n’est toutefois pas encore clair s’il existe une représentation de type somatotopique au niveau de l’insula postérieure, c’est-à-dire une cartogra­phie précise par laquelle chaque partie du corps serait représentée dans une sous-région, comme il en existe une pour le cortex somatosensoriel pariétal où projettent les voies du toucher et dans lequel on trouve le fameux homoncule de Penfield.

Une première fonction de ce système intéroceptif est de participer, avec le système neurovégétatif, au maintien de l’homéostasie, c’est-à-dire à l’intégrité de l’organisme. Le maintien de la température corporelle, l’ajustement de la fréquence cardiaque lors de l’effort, la libération d’enzy­mes au niveau de l’intestin lors de la digestion, l’apport de sang aux corps caverneux du pénis lors de l’excitation sexuelle représentent des régulations physiologiques fon­damentales dont l’exécution est assurée par l’activité coor­donnée des systèmes sympathique ou parasympathique.

L’équilibre entre ces deux divisions du système neuro­végétatif, qui exercent des effets opposés, assure le main­tien de l’homéostasie et l’ajustement physiologique des fonctions vitales de l’organisme. Ces systèmes effecteurs, qui ont leur origine dans des noyaux du tronc cérébral et dans la partie latérale de la moelle épinière, constituent la branche motrice d’une boucle réflexe dont le versant senso­riel est représenté par les voies intéroceptives .

L’hypo­thalamus participe également à ces boucles sensorimotrices qui contribuent à maintenir l’homéostasie. Ces boucles (flèches gri­ses) qui, dans la figure, se situent en dessous de la ligne transver­sale, fonctionnent essentiellement de manière réflexe. Chez les pri­mates supérieurs et en particulier chez l’humain, ces boucles régulatrices (flèches noires) sont étendues au thalamus, à l’insula et au cortex cingulaire antérieur (voies au-dessus de la ligne trans­versale dans la figure). Cette extension implique une mentalisa­tion des régulations homéostatiques.

Cette boucle sensorimotrice permet ainsi des ajustements physiologiques réflexes à visée homéo- statique. contribuent au maintien de l’homéostasie : l’hypotha­lamus . Les voies intéroceptives font aussi synapse avec les neurones du système neurovégétatif à d’autres niveaux, notamment celui de la partie latérale de la moelle épinière.

Ainsi, il existe des mécanismes que l’on pourrait qua­lifier d’automatiques pour le maintien de l’homéostasie dont les éléments sont restreints aux niveaux les plus pri­mitifs du système nerveux – moelle épinière, tronc céré­bral et hypothalamus – qui n’engagent pas les centres supérieurs comme le cortex cérébral. Mais le maintien de l’intégrité de l’organisme ne met pas seule­ment en jeu ces régulations réflexes, il implique également des comportements plus ou moins complexes pour les­quels les régions cérébrales engagées dans les fonctions exécutives, comme le cortex frontal, sont mobilisées.

Qu’on pense à la recherche de nourriture – la chasse chez l’homme primitif ou les courses au supermarché chez nos contemporains – ou à la quête d’un partenaire sexuel – sur la base d’une relation amoureuse ou mercantile : dans l’un comme l’autre cas, des actes doivent être produits par le sujet, et le ressort énergétique de ces actes va reposer sur la motivation, l’anticipation du plaisir ou de la récom­pense, ces phénomènes étant plutôt d’ordre conscient, et, à un niveau inconscient, sur la pulsion.

← Article précédent: Les marchés de la pulsion Article suivant: l’état somatique

Laisser une réponse

Votre mail ne sera pas publié