jouissance

> > jouissance ; écrit le: 27 février 2014 par Hela modifié le 26 février 2015

Jouissance

Il y a une jouissance du fantasme, mais pas seulement : la jouissance peut se décliner en de multiples modes, se manifester de façons multiples dans les différentes structures cliniques. Il y a la jouissance amenée par le fantasme du névrosé.

C’est la personne qui se sent systématiquement victime de l’autre, de l’injustice de la société, et à propos de tout, même de sa facture d’électri­cité qu’elle ouvrira en répétant avec une certaine satisfac­tion : « Ça  n’arrive qu’à moi ! »

Il y a la jouissance capricieuse qui envahit le psycho­tique et qui le transforme en un objet manipulé, propulsé, maltraité, persécuté. Tel patient sera ainsi persécuté par la certitude d’être en permanence suivi en ville par des caméras qui sont là pour lui seul, dans le but de le sur­veiller, par rapport à une faute qu’il aurait commise.

Il y a aussi la jouissance impliquée dans les scénarios sadiques ou masochiques des perversions sexuelles, celles dont Kraft-Ebing a livré une anthologie très complète. La perversion peut aller aussi jusqua la jouissance du bour­reau ou de celui qui ordonne la torture, en instrumental!- sant l’autre pour sa propre jouissance, comme dans les scénarios insupportables mis en scène par Pasolini dans Salo, où quatre hauts dignitaires de la République fasciste ( le Saloduc, banquier, homme d’Église et magistrat  enlè­vent des jeunes hommes et des jeunes femmes pour les séquestrer dans une villa et en faire les objets de leurs scé­narios pervers, entre viols, coprophagie, torture, et mise à mort.

Ils les instrumentalisent pour leur propre jouis­sance, les regardant à distance tout en semblant suggérer pour ceux qui sont sous leur domination jouissent plus qu’eux, Pasolini conduisant sa mise en scène de telle façon que soit évacué pour le spectateur toute ambiguïté dans le sens d’un plaisir, l’amenant plutôt dans la nausée à subir le film sur le mode de l’insupportable.

Il y a quelque chose d’obscur chez l’être humain qui le rend apte au pire. Ce que Freud résumait de la façon suivante, dressant un catalogue des plus réaliste : « L’homme est tenté de satisfaire son besoin d’agression aux dépens de son prochain, d’exploiter son travail sans dédommagements, de l’utiliser sexuellement sans son consentement, de s’approprier ses biens, de l’humilier, de lui infliger des souffrances, de le martyriser et de le luer. »

À la limite, on peut comprendre qu’un sujet soit emporté dans la souffrance par les excès d’une jouissance morbide, mais que certaines situations de plaisir puissent aussi être parasitées, bouleversées, par une jouissance insupportable, cela est plus difficile à saisir. C’est pourtant le cœur de l’au-delà du plaisir où plaisir et déplaisir sont noués dans le fait de jouissance.

Bien sûr, pour illustrer ce propos, on pourrait pren­dre l’œuvre de Georges Bataille qui, à partir de la question de l’érotisme, noue le sexuel et le sacré dans des scénarios terrifiants, mettant de façon polymorphe le corps en jeu dans une extase immonde, entre dégoût et plaisir, dans un mélange qui parfois touche à l’insupportable.

L’opéra de Richard Strauss, Salomé, nous paraît aussi éclairant sur l’extraordinaire envahissement de jouissance qui est mis en jeu tant dans la musique que sur scène. On connaît l’histoire. Salomé et Iokanaan sont vierges tous les deux. Ils ignorent tout de l’amour et du sexe. Ils sont chacun dans l’absolu. Salomé est en extase devant Iokanaan – de lui, elle dit que « l’ivoire même en serait jaloux ».

Mais celui que Salomé veut séduire est le seul qui se refuse à elle. Pour autant, elle est certaine qu’il est le seul qui puisse la satisfaire. Salomé veut pos­séder l’inaccessible. Elle ne le pourra jamais, si ce n’est dans la mort. Jusqu’à ce baiser à Iokanaan, ce baiser sur la bouche de la tête coupée, aux yeux morts qui n’ont jamais voulu la regarder de son vivant.

Elle baise cette bouche inerte, dans une tension que souligne les flux d’une musique dissonante, reflet de l’absurde contradic­tion dont elle est l’actrice. Frank Strauss, le père de Richard, dira de la musique composée par son fils qu’elle lui fait l’effet d’un insecte courant sous ses vêtements. Oscar Wilde, lui, y voit un volcan sous un monceau de scories, un feu souterrain.

Tout bascule dans l’excès, la jouissance : « Oui, laisse-moi baiser ta bouche. Je veux la baiser maintenant », répète Salomé tout en accomplis­sant cet acte insupportable auquel Hérode mettra un terme d’un coup en ordonnant « qu’on tue cette lemme… ». D’un côté, il y a l’amour absolu, sur le ver­sant de l’idéal, un rapport sacré ; de l’autre, c’est une danse diabolique, la folie d’une femme ravagée par son tente. « Si tu m’avais regardée, tu m’aurais aimée » : voilà ce que dit Salomé, en fixant du regard la tête de Jean, juste avant d’être tuée à son tour.

Non sans ajouter, en passant des aigus les plus extrêmes aux graves les plus profonds, « le mystère de l’amour est plus grand que le mystère de la mort ». Ce dernier air de Salomé se ter­mine avec le son distinct des trombones et des tubas clans un fracassant accord dissonant.

Effectivement, le mystère de l’amour est plus grand que le mystère de la mort. Il y a une dimension d’insup­portable dans cet amour qui va au-delà du désir et du plaisir, jusqu’à la mort. Il s’agit aussi d’un exemple parmi d’autres où la coexistence de plaisir et déplaisir est pous­sée jusqu’au paroxysme.

Plaisir et déplaisir sont deux déments, dont l’inextricable nouage est exprimé par le Irime lacanien de jouissance. Plaisir et déplaisir sont indissociables. C’est à partir de cette thèse, centrale pour notre livre, qu’il s’agit de revisiter l’au-delà du principe de plaisir freudien, en la remettant en jeu sous l’angle iicurobiologique, d’une façon nouvelle qui n’a pas été possible pour Freud.

On pourrait aborder ce nouage entre plaisir et déplai­sir à partir de la question de l’addiction. Le piège dans lequel tombe le toxicomane est également celui de la jouissance, même si c’est une jouissance particulière, bio- logiquement contraignante, fermée, presque caricaturale. La prise de drogue crée des distorsions concrètes de la plasticité cérébrale et des réponses somatiques telles que le drogué se trouve régulièrement dans un état de déplai­sir en raison de l’absence de drogue.

Il ne pense qua la drogue qu’il voudrait à disposition, comme une bonne à tout faire, dont il attend qu’elle traite tous les déplaisirs. Et pas seulement les déplaisirs somatiques liés au man­que, mais également à l’absence de sexe, à l’absence de projet, à tout ce qui cause du déplaisir. C’est vers la drogue que va son attente, que va sa demande.

Avec la drogue, il se voit comme un sujet en permanence « guéri ». Pour­tant, la prise de drogue en soi ne résout rien, elle n’arrête pas le déplaisir, bien au contraire ; elle précipite dans le déplaisir : une fois de plus, plaisir et déplaisir apparais­sent comme les deux rives d’un même fleuve. L’un ne peut aller sans l’autre, et c’est ce lien qui est au cœur du para­digme de l’au-delà du principe du plaisir.

On peut avoir ainsi une sorte d’addiction au fantasme, qui peut aller vers une addiction au déplaisir, en s’ingéniant à promouvoir son propre malheur, en se précipitant systé­matiquement vers le déplaisir. On peut choisir malgré soi systématiquement ce qui ne peut que conduire à l’échec.

On peut opter pour le déplaisir, en allant parfois contre soi, en basculant comme on l’a déjà mentionné dans une servitude volontaire, où on fabrique et on soutient soi-même ses pro- près tyrans. Dans ces situations construites autour du déplaisir, le sujet s’organise autour d’un fantasme qui ne fournit pas la solution à l’arrêt du déplaisir mais qui, au contraire, le mène au-delà du principe d’plaisir.

Il y a déjà une même dimension paradoxale qui vient avec la notion de trace : si la trace participe, en effet, au traitement homéostatique de l’en-trop du vivant par le biais de la représentation qu’elle met en jeu, elle est en même temps la trace de cet en-trop, la trace d’un excès de jouissance, la trace de cet excès du vivant.

La trace cons- l i tue le moyen de réactiver l’intéroception de façon itéra- live, à l’insu du sujet, de façon surprenante, à travers les voies imprévues des processus associatifs. On pourrait reprendre dans ce contexte la question déjà abordée de la conversion. Un conflit psychique peut se convertir sur le plan somatique, où le corps se met à parler, à dire ce que le sujet ne peut se dire.

Comme Freud l’énonçait, les hys­tériques souffrent de réminiscences. Parfois, c’est la conversion en elle-même qui a un sens, mais elle ne peut dre qu’une voie de décharge de l’excitation, selon une ligne de plus forte pente. À ce moment-là, ce n’est pas la conversion en elle-même qui a une signification, mais plu­tôt la conjoncture de son déclenchement.

Quoi qu’il en soit, elle est une connexion : elle traite le trop plein d’excitation, en même temps qu’elle maintient l’accès à cette excitation qui peut ressurgir de façon itérative.

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