Le mental anticancer : Joel et l’« esprit de singe »

> > Le mental anticancer : Joel et l’« esprit de singe » ; écrit le: 13 mars 2012 par azza modifié le 28 février 2015

Lorsque j’ai rencontré Joël, j’ai surtout eu l’impression que je n’arrivais pas à le rencontrer. Il venait consulter à Pittsburgh pour un cancer métastatique de la prostate qui s’était propagé à sa colonne vertébrale. Grand, mince, un peu trop élégant pour une visite médicale, il avait un débit de parole tel que j’arrivais à peine à lui poser une question. Il avait du mal à rester sur un sujet et sautait de l’un à l’autre à un rythme étourdissant. Sa vie de producteur de cinéma à Los Angeles semblait frappée de la même discontinuité que notre entretien.

Au lieu de me parler de son cancer, des difficultés qu’il vivait, il m’expliquait comment il mettait à profit les tech­niques de communication afin de réduire son stress. Grâce à son téléphone portable Blackberry (un des premiers), il était « hyperconnecté » et pouvait « travailler de n’importe où ». Ce qui lui plaisait le plus, c’était de pouvoir recevoir ses appels et ses emails, et prétendre qu’il était au bureau alors qu’il était rentré chez lui. Il pouvait jouer aux échecs avec son fils tout en lisant ses messages. Et quand il avait mis son fils dans une position difficile qui nécessitait un moment de réflexion, il en profitait pour répondre. Je me demandais où il était « rentré » : en réalité, il n’était ni au bureau, ni chez lui. Ni avec ses interlocuteurs, ni avec son fils. Sans attention véritable ni à l’un ni aux autres, le vécu de cette activité vibrionnante devait ressembler à un no man ’s land sans substance. Nous passons tous beaucoup de temps dans ce no man ’s land. Les traditions orientales parlent de notre « esprit de singe » : il suffit d’y prêter attention un instant pour constater que nos pensées sautent dans toutes les directions, comme un singe qui s’agite dans une cage, brouillon et inefficace…

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Quand j’ai parlé à un confrère qui connaissait Joël des dif­ficultés que j’avais eues pendant l’examen, il a souri : «Je sais ! Pour qu’il se recentre, il faudrait qu’il commence par passer deux semaines tout seul assis sur un rocher dans le désert… C’est un minimum, sinon nous ne pourrons rien faire pour lui ! » Il ne plaisantait qu’à moitié. Comme Joël, nous sommes nombreux à être devenus des étrangers à notre monde intérieur, perdus dans tout ce qui nous semble plus urgent et plus important : nos emails, nos émissions de télévision, nos coups de fil. Comme Joël, nous avons besoin de commencer par nous retrouver.

L’attention est de l’amour pur, et qui fait du bien. Les enfants, les chiens, les chats le savent souvent mieux que nous. Ils viennent nous voir sans raison véritable, pour nous montrer un dessin qu’ils ont fait, un os qu’ils ont trouvé ou une souris attrapée dans le jardin. Ou parfois juste pour une caresse sous le menton. Et nous, quand nous gratifions-nous d’une telle attention bienveillante ?

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Au centre Commonweal, et maintenant dans la plupart des séminaires résidentiels pour patients souffrant du cancer, c’est la première chose qu’on apprend : pendant une semaine, pas de téléphone ni d’email ni de télévision ; au lieu de cela, quoti­diennement, deux séances d’une heure de yoga ou de médi­tation. Jon Kabat-Zinn, qui fut biologiste au MIT, enseigne la méditation à des malades depuis trente ans. Son programme est maintenant présent dans plus de 250 cliniques et hôpitaux aux États-Unis et au Canada, dont la plupart des grands centres universitaires (Duke, Pittsburgh, Stanford, UC San Francisco, U. of Washington, Sloan Kettering, Wisconsin, Toronto, etc.), et aussi en Europe

Kabat-Zinn insiste toujours sur la chose la plus importante et la plus ignorée des personnes qui souffrent d’une maladie chronique : passer du temps, tous les jours, seul avec soi- même est un « acte radical d’amour ». Rien de moins. Comme dans la grande tradition des chamans qui prescrivent toujours un rituel de purification à pratiquer seul, c’est la condition essentielle pour commencer à harmoniser les forces de gué­rison internes au corps.

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Dans le yoga, dans la méditation, dans le qigong, ou dans la méthode de cohérence cardiaque que j’utilise fréquemment pour moi-même et avec des patients, la porte d’entrée vers l’intériorité – et vers le contrôle des fonctions subtiles du corps – est la respiration.

Le souffle : porte de la biologie

On commence par s’asseoir confortablement, le dos droit, pour laisser toute liberté de mouvement à la colonne d’air qui glisse des narines vers la gorge puis les bronches, puis jus­qu’au fond des poumons avant de faire le chemin inverse. Le maître tibétain Sogyal Rinpoché parle d’une position « digne ». Il suffit de deux grandes respirations lentes et pro­fondes accompagnées de toute notre attention, pour sentir que quelque chose se détend en nous. Une sorte de confort, de légèreté, de douceur s’instaure dans la poitrine, dans les épaules. On apprend alors, au fil des séances, à laisser à la fois le souffle être guidé par l’attention et l’attention se reposer sur le souffle. L’esprit devient comme une feuille posée sur un plan d’eau, montant et descendant au fil des vagues qui passent, portée par elles. L’attention accompagne la sensation de chaque inspiration, et elle se laisse porter par la longue expiration de l’air qui quitte le corps avec douceur, lenteur, grâce, jusqu’au bout de sa course, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus qu’un tout petit filet d’air, à peine perceptible. Puis une pause.

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On apprend à se laisser couler dans cette pause, de plus en plus profondément. C’est souvent là qu’on se sent le plus proche de son corps intime. Avec un peu d’habitude, on y sent son cœur qui bat pour soutenir la vie, comme il le fait inlassablement depuis tant d’années. Et puis, au bout de cette pause, sans que nous ayons le moindre effort à faire – sauf d’y prêter notre attention -, une petite étincelle se rallume toute seule, et déclenche une nouvelle inspiration. C’est l’étincelle même de la vie, qui est toujours en nous et que nous découvrons parfois pour la première fois.

Inévitablement, notre esprit se laisse distraire de cette tâche au bout de quelques minutes et nous attire vers le monde exté­rieur : les préoccupations du passé ou les obligations de l’avenir. Tout l’art de cet « acte radical d’amour » consiste à faire ce que nous ferions pour un enfant qui a besoin de toute notre attention : reconnaître l’importance de ces autres pensées, leur promettre avec bienveillance notre attention le moment venu, et revenir à celui qui a besoin de nous dans l’instant présent – en cette occasion, nous-même.

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Lorsqu’on enseigne cette pratique toute simple et dépouillée à un groupe de patients, il n’est pas rare de voir des larmes couler sur certains visages. Comme si ces personnes recevaient pour la première fois cette bienveillance et ce calme. Elles découvrent avec émotion tout ce dont elles ont été si long­temps privées et qui se bouscule en même temps dans leur conscience : la douceur immense de cette attention, la conscience d’en avoir tant manqué, et l’ivresse de pouvoir commencer à se la prodiguer !

Par la suite, on apprend qu’on peut accéder, à n’importe quel moment, à la douceur et au calme qui se découvrent au bout de l’expiration. Avec un peu de pratique, on va le chercher dès qu’on est dans une file de supermaché, dans un embouteillage, ou sous les invectives d’un collègue de bureau. Il suffit de porter son attention sur une longue expiration et sur la pause qui vient au bout pour se reconnecter à cette source de vie et de paix constamment disponible à l’intérieur de nous.

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La respiration est la seule fonction viscérale qui soit à la fois totalement autonome vis-à-vis de l’esprit conscient (comme la digestion ou les battements du cœur, la respiration se poursuit même si on n’y pense pas) et facilement contrôlable par la volonté. Elle est précisément à l’interface entre la conscience et ces fonctions viscérales qui sont les artisans de toute notre santé. Le centre de la respiration, situé à la base du cerveau, est sensible à toutes les molécules – les neuropeptides dont parle Candace Pert – qui sont échangées en permanence entre le cerveau émotionnel et tous les organes du corps, système immunitaire inclus. En se branchant sur la respiration, on s’approche de la pulsation des fonctions corporelles vitales et on les connecte avec la pensée. Heureusement, il n’est pas indispensable d’y « croire » pour en tirer un bénéfice. Il existe aujourd’hui une manière parfaitement objective de mesurer le lien entre des exercices comme le yoga et la méditation, et ce qui se passe dans la physiologie.

Vidéo : Le mental anticancer : Joel et l’« esprit de singe »

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